On me
demande souvent pourquoi je suis aussi attentif à ce qui se passe entre
Méditerranée et Jourdain, en insistant pour que tous les habitants soient
considérés au même niveau (Palestiniens, Juifs, Bédouins, Maronites, Druzes…)
Comme
beaucoup de mes amis, en particulier ceux d’éducation chrétienne, j’ai fait
tout un cheminement. Après la guerre 40-45 ma génération a éprouvé beaucoup de
sympathie pour les Juifs, les « Israélites » comme on disait à
l’époque. Nous nous sommes enthousiasmés pour l’odyssée de l’Exodus, les
communautés des kibboutzim, les sabras, les jeunes filles en short, le travail
de la terre, les danses et les musiques israéliennes… Plusieurs amis sont allés
dans des kibboutzim. Vers 1957 j’ai acheté un petit livre « Hebrew
reader » pour faire l’apprentissage de l’écriture et des mots
élémentaires. J’ai même suivi un an d’hébreu biblique et appris par cœur le
début de la Genèse en hébreu.
J’ai lu
avec avidité le livre Exodus de Léon Uris paru en 1958 et regardé les beaux
Paul Newman et Eva-Marie Saint sauver un orphelinat des vilains Arabes soutenus
par des nazis. J’ai tout avalé.
En 1958,
j’ai écrit aux organisateurs du pavillon d’Israël à l’exposition universelle de
Bruxelles pour dire mon enthousiasme pour leur présentation. « De l’eau
jaillissant dans la steppe » selon le cri d’Isaïe. On me parlait de terre
inculte rendue à la vie. « Un
peuple sans terre pour une terre sans peuple ».
Mais
petit à petit le doute m’est venu.
Cette terre n’était pas vide. Les Arabes n’étaient pas tous
des bergers ou des pillards nomades sans attache à leur terroir ancestral.
L’eau qui jaillissait dans le désert était prise à d’autres. Il y avait une
bataille autour des ressources, du Jourdain, des nappes aquifères. Et j’ai eu
le sentiment puissant que je m’étais « fait rouler » par une
propagande redoutablement efficace.
On m’a
fait croire que de leur plein gré 800.000 Palestiniens avaient abandonné leur
maison pour des vacances à Gaza, à Naplouse, au Liban ou en Jordanie. Le temps
que les troubles se terminent. Que leurs villages vétustes avaient été nettoyés
parce qu’ils n’étaient pas assez modernes. Que les immigrants juifs allaient
apporter la civilisation dans ces lieux qui n’avaient pas de passé culturel
depuis 2000 ans. On m’a fait croire, on nous a fait croire.
Et j’ai
lu et relu sur l’histoire réelle de cet espace entre Méditerranée et Jourdain.
J’ai étudié les travaux des historiens et des archéologues. Je suis allé deux
fois en Israël-Palestine. Sur la digue de Tel-Aviv, au restaurant à Jaffa, … Je
me suis recueilli devant le Mur des Lamentations, j’ai vécu une messe au Saint-Sépulcre,
un office du matin à 6 heures chez les Arméniens, partagé sur le rocher du Mont
du Temple la prière de Musulmans frères en Abraham, parlé avec des Druzes, des
Maronites, dormi dans un camp de réfugiés à Bethléem, … J’ai mis les pieds dans
la mer de Galilée, cheminé à Capharnaüm, dormi dans les draps blancs des
religieuses du Mont des Béatitudes… J’ai participé à une fête scolaire à
Qalqilia, visité un village maronite du Nord détruit maison par maison, j’ai marché
dans le Golan, en Syrie occupée… J’ai été honteux pour les juifs qui souillent
les rues d’Hébron en jetant des ordures dans la grand-rue. J’ai rencontré des
refuzniks…
À
Naplouse j’ai vu l’arbitraire des gardiens de check-points qui bloquaient
pendant des heures des Palestiniens à l’entrée de la ville, des jeunes
conscrits de 18 ans qui marquaient leur arrogance dominatrice envers des
vieillards. J’ai eu honte. J’ai senti dans les reins la mitraillette d’un
soldat, j’ai été mis en joue à partir d’une tour de béton. Ce sentiment je ne
l’avais vécu que pendant la guerre les Allemands me faisaient descendre du tram
avec ma maman et ma sœur, et alignaient les hommes, bras en l’air, contre une
façade au carrefour de la Chasse à Etterbeek-Bruxelles.
Je suis
présent sur les réseaux sociaux parce qu’il faut rétablir la vérité, permettre
aux Palestiniens d’être sur un pied d’égalité avec les Israéliens.
C’est mon
affaire parce que la Belgique a voté à l’ONU en 1947 pour une division de la
Terre de Canaan. Une structure à dominante juive, une arabe et une supervision
internationale pour la zone des lieux saints. Mais l’ONU a un très mauvais
service après-vente. Je défends le droit international, les résolutions de
l’ONU, les conventions de Genève, …
Puisqu’on
l’a voté je défends l’existence de l’Etat d’Israël qui a comme intérêt d’avoir
un pays qui garantit entre autres la pérennité de la tradition juive. Et qui
dans la conjoncture actuelle pourrait être une zone de sécurité dans un
Proche-Orient troublé.
Rationnellement
je suis pour une solution à un pays. D’abord parce que les traditions juive,
arabe, chrétienne, laïque, … sont étroitement imbriquées. Ensuite parce que ma
lecture de la Bible et ma lecture de l’histoire, renouvelée par l’archéologie,
me montre que cette terre a toujours été multiculturelle. Même s’il y a eu
pendant longtemps la tentation de la purification, du nettoyage, ou de
l’allègement « ethnique ». Jéricho annihilée en préservant Rahab
l’espionne de Josué, la légende de Samson, l’obligation d’abandonner les
épouses légitimes qui seraient non juives, les guerres incessantes avec les
Philistins, les Amalécites, les Romains… Les politiques gouvernementales ont
rendu impossible actuellement la solution à un pays. Il faudra donc une
solution à deux pays en espérant que la complémentarité commerciale, technique,
culturelle, … tisse de nouveaux liens de confiance. Et pourquoi pas dans un
deuxième temps une confédération ?
Voilà.
Hier 4 aout 2014 j’ai regardé à la TV les commémorations de l’entrée dans la
guerre 14-18. J’ai admiré le président allemand qui regrettait les exactions de
l’armée allemande mais qui remerciaient les Belges, entre autres, d’avoir
offert leur amitié dès 1945. Pas comme en 1918-1919 où on avait continué la
guerre. Je pense qu’une réconciliation est possible et indispensable entre tous
ceux qui vivent entre Méditerranée et Jourdain. Après avoir sonné l’alerte, les
médias sociaux peuvent aider à retisser des liens.
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